Bienvenue sur mon blog! Un nouvel ouvrage de Jean-Claude Fauveau
Mon petit Basque (Douce Soule le pays de mon enfance) Après mon dernier livre intitulé: "Du Grand Séminaire à la Grande Poste de Bordeaux. Trois siècles d'histoires girondines" (édité aux Editions de l'Entre-deux-Mers Tel: 05 57 24 14 94/ La Maison d'Hélène 9 Le Bourg 33750 Saint-Quentin-de-Baron/ en vente dans toutes les bonnes librairies), vous allez trouver ci-joint quelques lignes de mon prochain ouvrage, un petit livre de souvenirs d’été lumineux passés chez ma grand-mère. Un monde radieux dans ce coin perdu du Pays basque, mais un monde qui n’existe malheureusement plus. Jean-Claude Fauveau Chapitre 1 Chère grand-mère « Mon petit basque ». C’est en ces termes que m’avait un jour accueilli ma chère grand-mère. On ne l’appelait pas amani, car elle était bourguignonne dans l’âme bien qu’elle ait épousé un souletin de souche. C’était une belle journée d’été et j’étais venu la rejoindre dans le salon de la grande demeure qu’elle habitait à la belle saison au cœur d’une vallée souletine verdoyante non loin du gave appelé le Saison. La Soule (capitale Mauléon-Licharre) est une des trois provinces basques françaises avec le Labourd (Bayonne) et la Basse-Navarre (Saint-Jean-Pied-de-Port). C’est là, en effet qu’elle aimait qu’on vienne bavarder avec elle dans la journée. Seule à seul. Elle, assise dans une grande bergère Louis XV recouverte de velours framboise installée au coin d’une immense cheminée de pierre où plusieurs troncs d’arbre pouvaient tenir sans peine, moi en culotte courte et chemisette, les genoux râpés comme d’habitude. Résultat d’une chute en bicyclette récente sans aucun doute. Chose étonnante pour nous, elle portait autour du cou ce qu’on appelait « un collier de chien » en gros grains agrémenté de temps à autre par une petite miniature ou une broche. Cet accessoire destiné sans doute à cacher les rides de son cou, est complètement démodé de nos jours. À sa main gauche, elle portait sa bague de fiançailles, un superbe rubis qui nous fascinait tous par sa taille et sa couleur intense. Elle s’entretenait avec chacun de ses petits-enfants comme s’il était un invité important, mais aussi unique. Unique, nous l’étions, c’est vrai, mais elle respectait chacun d’entre nous avec notre personnalité ! Et pourtant nous étions souvent une bonne dizaine voir parfois une quinzaine de jeunes à venir nous enfouir comme dans un cocon, chaque été dans la chaude atmosphère familiale de cette propriété où chacun trouvait, en principe, sa place et dont pour ma part je n’ai jamais retrouvé ailleurs la même convivialité simple et affective. Auprès de cette grande dame, au sens large du mot, car elle n’avait pas une taille imposante, nous avions l’impression que nous étions le seul quand elle nous recevait ainsi ! Le salon était immense. Bien éclairé par six grandes fenêtres. Trois sur la façade avant, donnant sur l’étroite route goudronnée reliant Tardets à Lichans et Etchebar où passait de temps à autre un paysan muni d’un long bâton qui lui permettait de diriger son lent attelage. Il y avait peu de voiture à l'époque. Il conduisait sa grande charrette en bois dotée de deux roues immenses, en bois plein ou à rayons, remplie de foin, de fougères ou de cimes de maïs, tirée par deux bœufs, des bêtes magnifiques qui faisaient la fierté de toute sa famille. Leurs têtes ployaient sous une coiffe de laine de mouton recouvrant le joug et leurs croupes étaient recouvertes de deux grandes toiles basques à trois rayures, une large et deux plus minces de part et d’autre, rouges, beiges ou bleues qui devaient les protéger des mouches, innombrables à cette époque de l'année. C’était un spectacle superbe ! Une autre fenêtre donnait sur le jardin anglais comme nous l’appellions et deux sur le parc qui avait comme toile de fond des forêts denses de châtaigniers dominant une charmante petite grange à foin, une maison de poupée nommée Esquiet. Chaque bas de fenêtre du salon était doté de banquettes en chêne ciré où l’on pouvait se tenir assis, et sous lesquelles se trouvait un placard à deux portes. On y rangeait le bois et les vieux journaux pour allumer les feux dans l’immense cheminée. Des lambris en bois du même matériau, couraient tout autour de la pièce jusqu’à la hauteur des ouvertures donnant ainsi une chaleur incroyable à la pièce et un décor apaisant. Le chêne régnait en maître dans cette grande demeure, les portes en bois cirés, les portes cirées également des grands placards du salon qui contenaient en particulier la généalogie familiale qui me passionnait déjà ou, dans l’entrée, les grands escaliers aux belles rampes en bois massifs, aux marches bien concues selon le "chiffre d'or" qui facilitaient la montée. Ils se réflétaient presque sur les sols en carreaux rouges toujours impeccablement cirés. Les murs du grand salon étaient recouverts d’un joli papier peint aux couleurs un peu passées où dominaient les verts, les jaunes et les roses que je n’ai vus nulle part ailleurs. Les papiers peints décorés d’immenses branchages et de bouquets de roses aux couleurs un peu fanées couvraient les murs. De superbes oiseaux, sorte de martin-pêcheur stylisé au ventre jaune et au dos bleu, dotés d’une grande queue pendante de la même couleur, posaient au milieu de ramages exubérants. L’ensemble était d’une grande beauté et incitait au calme et à la méditation. Des tableaux de famille ornaient les murs. Tout cela donnant une extraordinaire impression de calme, de confort et de bonheur accentué encore par une odeur particulière, un mélange de résine, de fleurs des grands bouquets provenant du potager et des cendres refroidies de l’âtre. L’imposante cheminée mise en valeur par un encadrement en bois sur trois côtés accueillait une collection de merveilleuses petites miniatures colorées, signées J.D ou J.Doelle représentant des membres de la famille vivant à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Le salon était meublé simplement de jolis fauteuils anciens au style varié, installés en rond et destinés à accueillir les nombreux visiteurs qui venaient faire des visites à ma grand-mère. Dans un coin, près d’une fenêtre donnant sur un parc dominé par deux gigantesques wellingtonias et un catalpa centenaire au milieu, un vieux piano laissait présager des soirées animées. Devant ce bel instrument la peau un peu élimé d’un vieux tigre, dotée d’une tête aux crocs inquiétants, nous faisait rêver à quelque safari improbable. Jamais nous n’avons su précisément d’où venait ce trophée. Sans doute avait t-il été rapporté du Tonkin à la fin du XIXe siècle par notre grand-père, un militaire venu y établir avec sa section une frontière imaginée par des technocrates parisiens qui ignoraient tout de ce pays. Le grand-père ? Un personnage énigmatique dont je reparlerai plus loin, avait fait campagne et baroudé un peu partout dans le monde, en Asie, en Roumanie, en Russie, en France bien sûr pendant la guerre de 14/18, mais aussi en Syrie où il se rendit dès la signature de l’Armistice. Là bas il se trouva dans une situation compliquée face à l’émir Fayçal qui multipliait les incidents avec les Français. Il ne profitera pas de sa retraite bien longtemps dans sa belle maison, à ce que j’ai compris puisqu’il devait mourir chez sa fille à Paris en 1931. Il avait tenu à assister à l’enterrement du maréchal Joffre où il prit froid. Il vénérait ce grand chef militaire, car il avait servi sous ses ordres pendant la Grande Guerre. Dans une grande vitrine trônait un ensemble de médailles gagnées sur les différents fronts par ce vieux monsieur dont on parlait peu et différents bibelots chers à notre grand-mère. Il nous était naturellement interdit d’ouvrir cette vitrine et, surtout de toucher ce qu’elle renfermait. Mais je ne suis pas sûr du tout que certains d’entre nous ne désobéissaient pas à cette consigne non écrite pour aller caresser d’un doigt léger les décorations un peu passées et les émaux aux couleurs vives des médailles exotiques du grand-père, celle de chevalier du « dragon d’Annam », l’ordre royal du Cambodge, celle de la couronne de Roumanie ou l’ordre russe de Saint-Stanislas nous fascinaient trop pour ne pas nous troubler. Mais je m’arrête là, ne pouvant les énumérer toutes, car il en avait reçu près d’une vingtaine. De toute évidence c’était un homme courageux ! Ne disait-il pas à son premier petit-fils François en le prenant dans ses bras : « Touches mon bras, mon garçon » et lui faisant toucher au travers de la peau les éclats d’obus qu’on n’avait pas pu lui retirer, il ajoutait : « Tu vois ce sont mes galons » La table bouillote toute proche de la bergère où était installée ma grand-mère, accueillait une magnifique lampe chinoise ornée de motifs et de scènes étranges qui, souvent, nous faisait perdre le fil de la conversation engagée. Elle lui servait à poser différents objets dont elle se servait tous les jours, notamment les après-midi. C’est là qu’elle nous recevait tandis qu’au-dehors cousins et cousines chahutaient en préparant les expéditions quotidiennes en vélos qui nous menaient dans tout le pays. Elle s’intéressait à tout et s’enquérait avec minutie de nos études pas toujours conformes aux souhaits de nos parents. Et quand je lui annonçais un jour mon succès un peu poussif au premier bachot, elle s’exclama gentiment : « Tu vois, tu l’as eu » et elle rajouta : « tu vois, tu n’es pas plus bête qu’un autre ! ». Cette appréciation me réjouit encore, plus d’un demi-siècle plus tard. Elle tentait aussi, avec diplomatie, d’anticiper nos destins. Ainsi, pour moi, troisième garçon d’une fratrie de six enfants, je pense qu’elle s’était mis dans la tête que je choisirai plus tard la voie de l’Église. C’est courant au Pays basque ! L’aîné reçoit d’office le nom, la maison à laquelle on est attaché, mais qui ne vous appartient pas et les terres. Les autres doivent se débrouiller pour subsister comme ils peuvent. Les uns choisissent le métier des armes, les autres deviennent prêtres ou émigrent aux Amériques. J’ai au dessus de moi, dans l’arbre généalogique de ma famille qui a une très longue histoire, une importante cohorte comprenant des dizaines de braves curés qui serviront Dieu et leur famille au cours des siècles. Ils seront prieur à Saint-Engrace ou à Pagolle, curé à Ordiarp ou à Tardets-Sorholus. C’était une affaire entendue pour ma grand-mère qui, sans le dire vraiment, m’imaginait rentrer dans les ordres. Une vieille tradition familiale raconte que me trouvant avec ma mère auprès d’une très vieille arrière grand-mère, la grand-mère chocolat, qui allait décéder peu après, je lui aurais indiquée que je voulais plus tard être prêtre, ce qui l’avait comblée de joie. On m’a naturellement beaucoup raconté cette histoire, mais je n’en garde aucun souvenir. J’avais quatre ans ! Ainsi tous les ans, avec une constance admirable, peu de temps après mon arrivée en vacances ma grand-mère en me recevant dans son salon sortait de sous ses affaires placées sur la table bouillote un petit livre à la couverture brunâtre intitulé : « Mon petit prêtre ». Et elle rajoutait : « Lis le, Jean-Claude, tu verras, c’est très instructif ». J’emportais docilement l’ouvrage dans ma chambre située sous les combles, mais j’avoue que je préférais les aventures du chevalier de Pardaillan, écrites par Michel Zévaco et dont je n’ai jamais pu avoir que le tome 1. Quelle frustration ! Pourtant j’avoue que je l'ai relu tous les ans jusqu’au jour où il disparut. L’été suivant je dus trouver une autre pâture intellectuelle, car je lisais déjà beaucoup. L’ouvrage proposé par ma grand-mère était d’une toute autre envergure. Écrit par un de mes grands oncles, le père jésuite Pierre Lhande qui vivait au XXe siècle. Un personnage original lui aussi. C’est lui qui créa, en 1927, les sermons radiophoniques du dimanche matin qui auront sur Radio Paris, puis sur Radio Luxembourg un succès et une portée européenne. Parallèlement à ses émissions qui firent aussi l’objet de microsillons, il écrivit une cinquantaine d’ouvrages dont certains eurent de multiples rééditions. Comme celui que me recommandait ma grand-mère qui dépassa la soixantaine. Mais « Le Christ dans la banlieue » le dépassa largement, car il en enregistra pas moins de 135. Un succès planétaire et un auteur à succès bien ignoré de nos jours ! C’est l’histoire auto biographique de la mère du jeune Pierre Lhande qui, veuve, se saigne aux quatre veines pour élever ses enfants et qui favorisera la vocation de son fils. Toute exemplaire et de haute moralité que soit cette histoire, elle ne déclencha pas chez moi le déclic espéré par ma chère grand-mère qui ne m’en parla plus. ...à suivre |