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La chapelle du prieur de Sauxillanges PDF Imprimer E-mail
Écrit par Jean-Claude Fauveau   
Mardi, 05 Août 2008 15:20
  
   Les cinq clefs… de Sauxillanges        

 On parle toujours des quatre clefs d’Auvergne (appelées aussi les quatre portes de l’Auvergne : Vodable, Ybois, Nonette et Usson) mais les cinq clefs de voûte de la chapelle Notre Dame du Bois de Sauxillanges (aujourd’hui Maison du Patrimoine) représentent un véritable petit morceau d’histoire arrivé presque intact parmi nous.Dans cette petite ville située aux confins du parc du Livradois Forez et de la Limagne issoirienne,  on pouvait admirer autrefois une très importante Abbaye dépendant de l’Ordre bénédictin de Cluny fondé en 909 ou 910 par Guillaume 1er d’Aquitaine. Sauxillanges a été créée peu après, en 928, par le Duc  Acfred d’Aquitaine avec comme premier abbé :  « Odo abbas Cluniac.& Celfinienf.928.multotis nominatus in chart. Celfiniac. » comme nous l’indique la Gallia Christiana Nova p .374 (1). Odo ou Odon est également abbé de Cluny. Précisons tout de suite que, contrairement à ce que beaucoup pensent, le célèbre Pierre de Montboissier, dit Pierre Le Vénérable, qu’on assimile souvent à Sauxillanges n’en fut jamais le Prieur. Né en 1094 dans un village voisin, il  fit en revanche au sein de cette Abbaye une partie de ses études avant de revêtir l’habit religieux en 1109, puis d’être Prieur de Vézelay et ensuite de Domène en Isère. C’est en 1122 (à 28 ans donc) qu’il sera désigné comme abbé de l’abbaye de Cluny qu’il dirigera jusqu’à sa mort en  1156. L’abbaye de Sauxillanges connaitra un développement très spectaculaire. Peut-être trop car en 1062 Hugues de Semur, abbé de Cluny de 1049 à 1109, la réduisit en prieuré. Son succès sera durable ensuite pendant plusieurs siècles. A partir du XVIIIème siècle cependant elle commencera à décliner avant d’être détruite en grande partie à la Révolution française. Elle ne sera jamais reconstruite. Seule rescapée ou presque avec une partie du cloître (restaurée dans les années 70/80 avec le réfectoire par Mr et Mme Jacques Dyer) et divers bâtiments :
La chapelle gothique du prieur de l’Abbaye.Construite à la fin du XVème siècle, elle est indiquée comme en cours de construction en 1493, elle comprend une abside et quatre travées qui sont soutenues par cinq clefs de voûte sculptées remarquables. Chacune représente soit un ange, soit un personnage, soit un animal sculpté, présentant un blason dont l’un a été malheureusement abîmé et peut-être mal reconstitué au cours de la restauration partielle effectuée à la fin du  XXème siècle. Les armes des bâtisseurs Dans l’abside de la chapelle un ange en pierre sculpté aux ailes déployées  (photo des armes de France) présente un écu portant les armes de France : d’azur à trois fleurs de lys. Ce sont celles des Bourbons. Ce blason a toute sa justification à Sauxillanges car les Bourbons ont de tout temps favorisé l’Abbaye de Cluny et cela depuis son origine (dès 915 par exemple Aymard donne aux moines du tout jeune monastère de Cluny le domaine de Souvigny). Cette illustre famille installée  dans  le Bourbonnais depuis longtemps, étendra son influence sur l’Auvergne  avant de régner sur la France un peu plus tard.L’architecture des églises a été dès le début très rigidement codifiée et même une simple chapelle de prieur de Sauxillanges n’y a pas échappé. L’installation à la place d’honneur de ce blason a ainsi  permis sans aucun doute au prieur de l’époque de rendre hommage à  l’autorité seigneuriale régionale. Et ce n’est pas par hasard que le blason  qui lui fait pendant dans la 4ème travée porte les armes de l’Abbaye de Cluny dont nous reparlerons plus loin. Le Temporel face au Spirituel !
La seconde clef (photo Jacques d'Amboise), située au centre de la première travée, est constituée d’un lion tenant dans ses griffes un écu palé d’or et de gueules surmonté d’une crosse tournée à dextre, ce qui nous indique que son possesseur avait rang d’évêque. Cet écu a été longtemps attribué par plusieurs éminents spécialistes à Geoffroy d’Amboise. Celui-ci est indiqué, comme prieur en 1510, d’abord par Amboise Tardieu, information reprise ensuite par le docteur Michel Toulemont dans son ouvrage : Le prieuré bénédictin de Sauxillanges (2) ; plus tard le Père Jean Lacombat, dans son dossier sur Sauxillanges (3), précisera même : « prieur de 1510 à 1518 ».Si indiscutablement ces armoiries sont celles des Amboise, il semble  bien difficile de les attribuer à Geoffroy d’Amboise (de la maison célèbre des Seigneurs de Bussy) que l’on ne retrouve nulle part cité comme prieur de Sauxillanges. En revanche il  est certain qu’il fut abbé de Cluny de 1510 à  sa mort le 14 avril1518 (4).Si ce blason lui appartenait, il y se pose de toute évidence un problème de date: en 1510, quand il fut nommé abbé, la construction de la petite chapelle de Sauxillanges devait être terminée depuis plusieurs années. A titre de comparaison le prieur de l’abbaye bénédictine toute proche de Lavoûte-Chillac, Dom Barthélemy de la Farge, ne mit que 12 ans (1460-1472) pour agrandir et reconstruire complètement son église, gothique elle aussi, et pourtant beaucoup plus grande. Enfin il est peu vraisemblable qu’on ait rajouté ce blason après la date de 1510.En revanche si l’on se reporte à la Bibliothéca Cluniacensis Novissima, on constate que l’abbé qui dirigea l’ordre de Cluny, de 1481 à 1510 (période pendant laquelle fut  construite la chapelle), ne fut autre que Jacques II d’Amboise ! Le prieur Johannes des Laurents, qui a succédé à Carolus de Bourbon en 1488, et qui construisit cette chapelle, connaissait très bien l’ abbé Jacques d’Amboise et l’on sait qu’il en avait toute la confiance. Ce point  est d’ailleurs confirmé dans le livre très intéressant d’Adolphe Achard (5) indiquant les différents prieurs de Sauxillanges-page 654 et précisant: «… Jean des Laurents, docteur en droit civil et canon. Il fut chargé de gouverner Cluny, pendant une absence en 1488 de l’abbé Jacques d’Amboise… ». Celui-ci, ayant bien rang d’évêque et donc pouvant prétendre à la crosse, on peut donc affirmer sans craindre de se tromper que le blason de la deuxième clef lui appartenait. Jacques II d’Amboise est l’oncle de Geoffroy d’Amboise 
La troisième clef (photo Johannes des Laurents), située dans la deuxième travée, et au centre de la chapelle, est constituée d’un ange aux ailes pliées enluminé, tenant dans ses mains un écu représentant une étoile à 6 branches sous un lambel à trois pendants en chef, signe indiquant qu’il s’agit vraisemblablement d’un cadet. Le restaurateur a recréé au XXème siècle, au milieu du blason, une étoile en stuc d’aspect récent (qui pourrait aussi être une étoile à 6 raies, un hexalpha mais aussi une molette d’éperon). En revanche le lambel semble ancien. L’écu a été peut-être mal restauré ce qui expliquerait le fait que, pour le moment, on a du mal à  l’attribuer à une personne précise.
La quatrième clef (photo Carolus de Bourbon), dans la troisième travée est constituée d’un aigle aux ailes pliées vers le haut et largement croisées, tenant dans ses serres un écu surmonté d’une crosse tourné à dextre aux armes des Bourbons : d’azur à trois fleurs de lys d’or au bâton de gueules (brisé d’une barre). Ce sont les armes du 73ème prieur : « Carolus de Bourbon cardin .archiep. Lugdum. 1483 », d’après la Gallia Christiana. Charles de Bourbon, né en 1434, est le deuxième fils de Charles Ier Duc de Bourbon et d’Agnès de Bourgogne et est le frère de Jean II de Bourbon qui se révolta contre le Roi Louis XI. Le cardinal archevêque de Lyon (nommé à 10 ans en 1444 et pourvu de nombreux autres bénéfices : 10 abbayes ou prieurés, (il fût notamment prieur commendataire de Souvigny),  succéda à Jean II sous le nom de : Duc Charles II. Dans son livre : Le Bourbonnais, (6) Jean-Charles Varennes nous indique « …En fait cette succession revenait en premier lieu à Charles, le cardinal archevêque, et ce fut lui le duc Charles II, en 1488. Mais ce bon vivant devenu impotent ne régna que quelques mois (il mourut le 13 septembre 1488); Anne de Beaujeu lui ayant donné la terre de Beaujolais dont il appréciait le vin, il s’en contenta… ». Charles de Bourbon qui était très fortuné, participa certainement financièrement à la construction de cette chapelle. 
La cinquième clef (photo des armes de Cluny), dans la quatrième travée, est constituée d’un jeune choriste  au visage encadrée d’une abondante chevelure bouclée, tenant dans ses mains l’écu représentant les armes de l’Abbaye de Cluny : de gueules à deux clefs d’argent posées en sautoir traversées d’une épée de même, en pal, à garde d’or. Le spirituel face au temporel ! C’est aussi une juste reconnaissance, car avec Souvigny, La Charité sur Loire, St Martin des Champs à Paris et Lewes en Angleterre, Sauxillanges était l’un des cinq grands prieurés de Cluny. L’énigme de l’étoile mystérieuse Quatre des cinq  blasons des clefs de voûte sont donc ainsi bien  identifiés :-La première dans l’abside : aux Bourbons.-La deuxième : à  Jacques II d’Amboise, abbé de Cluny.-La quatrième : à Carolus de Bourbon, prieur de Sauxillanges.-La cinquième : à l’abbaye de Cluny.Alors à qui appartient donc la troisième clef ?Notons tout d’abord qu’elle se trouve placée en plein milieu de la Chapelle du prieur. Si l’on se réfère à l’église de la Voûte-Chillac, le prieur Dom Barthélémy de la Farge a fait apposer son blason sur la clef de voûte située au centre de la nef. Pourquoi n’en aurait-il pas été de même à Sauxillanges ? Une première indication : la troisième clef de voûte pourrait donc être liée au prieur constructeur de la chapelle. Reprenons notre précieuse Gallia Christiana Nova. Elle indique de façon précise, que pour cette époque les prieurs sont les suivants :-Carolus de Bourbon (73ème prieur) est noté comme prieur de Sauxillanges en 1483.  Il a succédé, sans doute après 1468, à Fulco de Saillants ou Foulques de Saglans (le 72ème) qui est également noté à cette date dans l’Armorial de Guillaume de Revel (7) comme prieur de Sauxillanges mais aussi de Brenat.- Johannes IV des Laurents (74ème) qui suit, lui succède à sa mort en 1488. Il est cité comme étant prieur en 1493 et est noté comme : «  …construxit capellam B.M. de Bosco… ». - Johannes V de Blois (75ème) qui suit est noté comme prieur en 1504 - Claudius de Chappel (76ème) est attesté comme prieur en 1508- Dionysius de Chardon (77ème prieur) noté en 1510. Dans cette liste, on peut noter deux points essentiels :-La numérotation des prieurs est continue pour la période qui nous concerne, ce qui semble impliquer qu’elle est complète.-Les dates qui sont indiquées nous fournissent pour la plupart une présence des prieurs à une ou à des dates précises (et non des périodes).Par ailleurs les blasons Amboise et  Bourbon sont surmontés d’une crosse, ce qui signifie que leur titulaire a rang d’évêque (les abbés de Cluny portaient ce titre et Charles de Bourbon était cardinal). En revanche le blason du centre n’en porte pas (comme celui de La Voûte-Chillac d’ailleurs), ce qui ne peut s’expliquer que par le fait que son titulaire n’est que prieur (le premier des moines, comme l’indique le père Lacombat dans son document).En toute logique, si la deuxième clef est attribuée à Jacques II d’Amboise, le blason à l’étoile ne peut donc  être que celui de Dom Johannes IV des Laurents. Un prieur hollandais Tout d’abord  précisons que les noms de famille  ont eu, ont et aurons une orthographe très approximative au cours des siècles et qu’ils évoluent constamment, même encore de nos jours. Et, bien que Dom Johannes des Laurents soit resté probablement sans postérité, son nom de famille a dû se transmettre et  n’est sans doute pas resté le même stricto sensu. En revanche certains éléments de son blason ont dû être conservés.        
L’étude de celui-ci mérite d’être approfondie. L’examen attentif du haut du blason et du lambel figurant sur l’écu de la chapelle, laisse apparaitre des restes de peinture sombre, presque noire, une couleur qui en héraldique s’appelle: sable. Le blason de Sauxillanges peut donc se lire ainsi : « de sable à une étoile d’argent à 6 raies sous un lambel à trois pendants en chef ».
Si l’on se plonge dans les nombreux armoriaux français comme : Le Père Anselme, d’Hozier, Dubuisson, Clairambault, Guillaume de Revel…etc, on peut constater que les familles Laurents  ou plus souvent Laurens sont fort nombreuses : une bonne trentaine au moins. La trace la plus ancienne de cette famille que nous ayons trouvé est dans le Dictionnaire des anciennes familles de L’Auvergne (8) d’Ambroise Tardieu : « De Laurens. Noblesse (1249-1346). Mais notre prieur n’était pas forcément auvergnat. Ni même français. C’est l’étude  approfondie du blason  et en particulier de l’étoile à six branches, un élément rare en héraldique française, qui nous a permis de retrouver notre prieur. Et c’est dans l’ouvrage de J.B.Rietstap (9), un « armorial général européen » de 1884 qui couvre surtout le Nord de la  France et l’Europe du Nord que nous allons trouver la clef de l’énigme de l’étoile mystérieuse. L’auteur nous indique en effet que sur un blason « En France, en Artois, en Picardie, dans la Flandre française, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, en Alsace, en Savoie, en Piémont, on donne aux  étoiles cinq raies ; partout ailleurs elles en ont six ». Or la notre en a six, ce qui peut signifier que notre prieur était étranger. Si l’on examine maintenant attentivement les blasons figurant dans le supplément illustré à l’armorial de Rietstap réalisé par V.H.V. Rolland’s (10), on trouve (planche XXXI) parmi plusieurs Laurens celui d’une famille  hollandaise  qui comporte trois étoiles à six raies (voir photos) et qui se lit : « de sable (comme le notre) à la fasce ondée d’or, accompagnée de trois étoiles d’argent (à six raies comme le notre) ».
L’étoile mystérieuse nous indique ainsi que le prieur de l’Abbaye de Sauxillanges en 1483, Dom Johannes des Laurents était vraisemblablement un moine hollandais faisant partie d’une famille existant encore au XIXème siècle, dont le nom et le blason ont évolué au fil des ans.Ainsi, après un grand seigneur français, Carolus de Bourbon qui ne résidait pas à l’Abbaye, c’est très probablement un moine étranger, mais certainement un religieux très cultivé (docteur en droit civil et canon) et bénéficiant de grands appuis, qui vint relever le flambeau. En redonnant encore plus de panache à son abbaye en la dotant de cette merveilleuse chapelle. Le système de la commende (dont nous reparlerons peut-être un jour), mis en place en 1516 à Sauxillanges, viendra malheureusement ternir cet éclat et cela jusqu’à la Révolution qui détruira ce haut lieu de spiritualité. A l’exception de la chapelle du prieur que nous admirons encore ! 

                                                                                                                  
(Photos : Yann Bequet)
 
(Article paru dans Le Patrimoine des Pays de Sauxillanges N°4. Association Pierre le Vénérable) 
(1) Gallia Christiana Nova-1720 p.374-376
(2) Le prieuré bénédictin de Sauxillanges-Michel Toulemont –Bulletin historique et scientifique de L’Auvergne juillet-décembre 1973. Ed :G.De Bussac
(3) Sauxillanges, site clunisien-Père Jean Lacombat(
4) Le Père Anselme tome VII p.126
(5) Le prieuré bénédictin par Adolphe.Achard-Ed : Le moniteur d’Issoire A Vessely 1939
(6) Le Bourbonnais-Jean-Charles Varennes Ed : France-Empire 1979
(7) Armorial d’Auvergne-Emmanuel de Boos- Ed :Créer
(8) Dictionnaires des anciennes familles de l’Auvergne-Ambroise Tardieu-Ed : Imprimerie de C.Desrosiers-Etienne Auclaire successeur-1884.
(9) Armorial de J.B.Rietstap ed. Gouda G.B.Van Goor Zonen 1884
(10)V.§H.V. Rolland’s. Illustrations to the Armorial General by J.B.Rietstap 


Mis à jour ( Mardi, 05 Août 2008 16:50 )